Ausiàs March (vers 1400 — Valence, 1459) est le grand poète du Siècle d’or valencien : chevalier, fauconnier royal et seigneur de Beniarjó, il osa écrire une poésie savante en valencien quand tout le monde rimait encore en occitan. Sa vie entière passe par Gandia et ses environs, et l’on peut aujourd’hui suivre ses traces sans presque quitter la ville.
Table des matières
Qui était Ausiàs March
Les March étaient enracinés sur ces terres depuis le partage qui suivit la conquête de Jaume I, au XIIIe siècle. Son père, le poète Pere March, fut majordome et procureur général d’Alfons el Vell, premier duc royal de Gandia, et le jeune Ausiàs se forma comme chevalier à la cour ducale, celle-là même qu’évoque aujourd’hui le Palau Ducal. Quant à sa naissance, vers 1397–1400, les documents ne tranchent pas : la tradition la situe à Gandia ou Beniarjó, mais les recherches récentes penchent pour la ville de Valence.
Armé chevalier en 1419, il participa entre 1420 et 1424 aux campagnes méditerranéennes d’Alphonse le Magnanime — Sardaigne, Corse, Sicile et le siège de l’île de Djerba. En 1425, le roi le nomma grand fauconnier du royaume de Valence, charge qu’il exerça jusqu’en 1430 en supervisant la fauconnerie royale de l’Albufera. Il raccrocha ensuite les armes et revint sur ses terres, à deux pas de Gandia.
Le seigneur de Beniarjó et le sucre du Serpis
March exerça la juridiction seigneuriale sur Beniarjó et les hameaux de Pardines et Vernissa. Loin de se contenter de percevoir des rentes, il développa la culture de la canne à sucre, installa un moulin à sucre — le trapig — et fit construire un barrage sur le fleuve Serpis, ainsi que le canal d’irrigation qui porte encore son nom, la Séquia de March ou Séquia Mare. Le poète le plus tourmenté de son siècle fut aussi un seigneur rural, les pieds dans la boue de la huerta.
Deux mariages et un beau-frère nommé Joanot Martorell
En février 1439, il épousa Isabel Martorell, sœur de Joanot Martorell, l’auteur de Tirant lo Blanch. Le mariage arriva après deux ans de procès avec la famille de la mariée pour la dot, lettres de bataille et menaces de duel chevaleresque comprises. Isabel mourut quelques mois plus tard, en septembre de la même année ; les études médico-légales menées après la découverte de la crypte familiale révélèrent qu’elle était enceinte. En 1443, March épousa en secondes noces Joana Escorna, qui mourut en 1454 en le laissant pour héritier. Il n’eut d’enfant légitime d’aucun de ses deux mariages, mais au moins cinq naquirent hors mariage.
Son père et ses deux épouses reposent dans la crypte familiale des March du monastère de Sant Jeroni de Cotalba, redécouverte en 2016 sous la chapelle de la Virgen del Rosario. Le poète dicta son testament en octobre 1458 et mourut le 3 mars 1459 dans sa maison de la rue Cabillers, à Valence.
L’œuvre : 128 poèmes qui ont changé la poésie
Son œuvre conservée compte 128 poèmes et plus de dix mille vers, traditionnellement regroupés en chants d’amour, chants de mort, chants moraux et le Cant espiritual. March fut le premier poète de la péninsule Ibérique à écrire une lyrique savante entièrement en valencien, débarrassée des formules de l’occitan des troubadours, et il remplaça l’idéal de l’amour courtois par quelque chose de bien plus moderne : l’introspection, le doute et le conflit entre la chair et l’esprit. Avec Joanot Martorell et Joan Roís de Corella, il forme la grande triade du Siècle d’or valencien.
Dans ses poèmes d’amour, il ne nomma jamais la femme réelle : il s’adressait à elle par cinq signaux poétiques, les senyals :
- Plena de seny (Pleine de raison)
- Llir entre cards (Lys entre les chardons)
- Amor, amor
- Mon darrer bé (Mon dernier bien)
- Oh, foll amor (Ô, fol amour)
Voici comment il sonne, avec une traduction française en prose :
Així com cell qui en lo somni·s delita
e son delit de foll pensament ve,
ne pren a mi: que·l temps passat me té l’imaginar, que altre bé no hi habita, sentint estar en aguait ma dolor,
sabent de cert que en ses mans he de jaure.
Temps d’avenir en negun bé·m pot caure;
ço que és no-res a mi és lo millor.
Del temps passat me trob en gran amor,
amant no-res pus és ja tot finit. D’aquest pensar me sojorn e·m delit, mas quan lo perd, s’esforça ma dolor:
sí com aquell qui és jutjat a mort
e de llong temps la sap e s’aconhorta,
e creure·l fan que li serà estorta,
e·l fan morir sens un punt de record.
Comme celui qui se délecte en songe d’un fol plaisir imaginé,
ainsi suis-je : le temps passé s’empare de mon esprit, sans place pour d’autres biens,
sentant que la douleur est aux aguets,
sachant que je reposerai sûrement entre ses mains. De l’avenir je n’attends aucun bien ;
ce qui n’est rien est pour moi le meilleur.
J’aime sans mesure le temps passé,
c’est n’aimer rien, puisqu’il n’est plus ;
cette pensée fait mes délices,
mais dès que je la perds, ma douleur grandit,
comme le condamné à mort, qui le sait de longue date et s’en console, et à qui l’on fait croire à la grâce
avant de le mener mourir sans un souvenir.
De Garcilaso au XXIe siècle : l’influence
March fut une lecture de chevet de la Renaissance castillane : il influença Juan Boscán, Garcilaso de la Vega, Diego Hurtado de Mendoza et Fernando de Herrera, et ses vers circulèrent tôt en castillan grâce aux traductions imprimées de Baltasar de Romaní (1539) et Jorge de Montemayor (1560). Six siècles plus tard, il demeure le grand classique des lettres valenciennes.
Sur les traces d’Ausiàs March depuis Gandia
À Gandia
La ville dédie au poète son monument près du Centre Històric et le Parque Ausiàs March, le grand espace vert au bord du Serpis. Chaque année, la municipalité décerne en outre le Premi Ausiàs March de Poesia dans le cadre des Premis Literaris Ciutat de Gandia, l’un des prix de poésie les plus anciens et les plus prestigieux en langue valencienne ; les dates varient à chaque édition.
À Beniarjó, sa seigneurie
À quelque 5 km de Gandia, Beniarjó conserve le tracé de l’ancien casal seigneurial des March près de l’église de San Juan Bautista, la Séquia de March et un itinéraire balisé du patrimoine de l’eau de l’ancienne seigneurie. Lors de ses fêtes patronales, le village décerne aussi le Premi de Poesia Senyoriu d’Ausiàs March.
Sant Jeroni de Cotalba et Valence
Au monastère de Sant Jeroni de Cotalba, à 8 km de Gandia à Alfauir, la visite guidée permet de découvrir le monument où repose la famille du poète ; consultez horaires et billets à jour sur cotalba.es. Et dans la cathédrale de Valence, à environ 50 minutes en voiture ou en train de banlieue, une dalle posée en 1950 près de la Puerta de la Almoina rend hommage au lieu de sa sépulture.
Localisation de Beniarjó (carte)
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